S.Zweig – La confusion des sentiments

Je viens de voir Grand Budapest Hotel, qui, ai-je lu, est inspiré des œuvres de Stefan Zweig. Je connais peu cet auteur. Je n’ai jamais lu qu’un livre de lui, il y a quelques années. Et quel livre… un pur chef d’œuvre, tellement marquant que je viens de le relire : La confusion des sentiments.

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Je suis surprise de découvrir que ce livre n’est pas une autobiographie. Les écrits qui ressemblent à des autobiographies et n’en sont pas (comme l’incroyable Bonjour tristesse de F.Sagan) me fascinent. Où commence l’imagination, où s’arrête le récit de soi ? Combien projette-t-on de soi lorsqu’on écrit ? Certains auteurs affirment que lorsqu’on écrit, on ne parle jamais que de soi. J’ai plutôt l’impression que ça dépend des écrivains…

La confusion des sentiments se présente comme un « feuillet secret [ajouté] aux feuilles publiées », un « témoignage du sentiment [ajouté] au livre savant » : c’est le récit fait par un vieux professeur, à l’heure de sa retraite, de la naissance de sa vocation littéraire suite à sa rencontre et sa relation avec un extraordinaire professeur.

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Ce court livre me parle énormément. Ses thèmes sont vraiment universels : il évoque le rapport aux professeurs, que nous avons tous expérimenté pendant de longues années. Chacun d’entre nous a connu des professeurs plus ou moins passionnants, qui nous ont plus ou moins touchés, ouverts aux autres et à nous-mêmes. Je suis sûre que chacun de nous peut citer au moins un professeur qui l’a inspiré. Moi, j’en connais plusieurs, et j’ai toujours eu un rapport très inquiet, très personnel au professeur : j’ai toujours travaillé pour lui, pour obtenir des marques de son intérêt et ses encouragements.

Cependant, La confusion des sentiments est bien loin de s’en tenir à un thème. Nombreux sont les passages et les sujets qui font écho en moi :

          Le jeune homme peu sérieux et sans souci du début de l’histoire rejette tout ce qui touche à l’enseignement supérieur et à son père. Comment ne pas y revoir l’incompréhension totale de la valeur et de l’amour des parents pendant l’adolescence, la difficulté de communiquer dans les familles pudiques ? Quant à l’émotion qui l’envahit le jour où il prend conscience qu’il s’est fourvoyé en négligeant les études, et qu’il s’aperçoit que la réserve de son père lui a caché son affection… ça me rappelle bien des épisodes de gorge serrée en réalisant à quel point j’ai pu être aveugle et ignorer le soutien indéfectible, parfois maladroit, de mes parents…

« Sa confiance me bouleversa ; en cette seconde, je sentis le grand tort que j’avais eu pendant toute une jeunesse envers ce vieil homme barricadé derrière un formalisme glacial. Je fus obligé de me mordre fortement les lèvres pour empêcher les larmes de jaillir, brûlantes, de mes yeux. »

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          Passionné par ce qu’il enseigne, le professeur endosse un rôle de guide : il éclaire, montre la voie. Celui que le jeune homme rencontre personnifie l’enthousiasme de l’intellectuel face à la beauté, la richesse, la profondeur, la puissance et le drame des écrits des auteurs élisabéthains (dont Shakespeare). Ce type de professeur est littéralement fascinant ; j’en ai connu une au collège qui était capable d’intéresser les élèves les plus blasés… avec elle, même les cancres voulaient devenir profs de français !

« Celui qui n’est pas passionné devient tout au plus un pédagogue ; c’est toujours par l’intérieur qu’il faut aller aux choses, toujours, toujours en partant de la passion. »

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          L’objet du livre, c’est la relation privilégiée qui s’établit entre le jeune homme et le professeur. Pour avoir vécu une telle relation… absolument chaque étape éveille en moi des souvenirs. Comme moi, le jeune homme désire ardemment la reconnaissance et l’affection de ce professeur si inspirant, dont les cours lui révèlent des trésors insoupçonnés.

« Mais ce qui enflammait de telle sorte mon zèle, c’était surtout l’amour-propre, pour ne pas déchoir devant mon maître, ne pas décevoir sa confiance, pour obtenir de lui un sourire d’approbation et l’attacher à moi comme j’étais attaché à lui. »

Il se rapproche du maître, a des entretiens quotidiens avec lui. Il l’adule, lui, sa parole, et accorde un crédit et un prix inestimables à tout ce qui vient de lui.

« Je faisais mon bien, comme un avare, de chacune de ses paroles et de chacun de ses gestes, et dans ma chambre je palpais avec tous mes sens et je gardais passionnément ce butin. »

Après l’adulation vient la dépendance : les cours, les entrevues, tout est toujours trop court, trop vide, rarement assez intense ; parfois, pourtant, au hasard d’une discussion, l’ivresse revient… mais bien souvent, la frustration habite ce jeune homme qui ne comprend pas lui-même ce qu’il recherche de sa relation avec le professeur. C’est ce que certains critiques ont qualifié de déni du disciple de son amour pour le maître : il confond son amour avec une « simple » dépendance. Pour ma part, je ne rejoins pas ce point de vue, j’ai l’impression que cette relation est complètement dénuée d’attraction physique.

« Nous étions toujours seuls pendant cette heure pour moi trop brève. »

« Son [une passion de l’esprit] flux est incessant, et pourtant jamais elle ne peut se donner libre cours, éternellement insatisfaite, comme l’est toujours l’esprit. Ainsi son voisinage n’était jamais, pour moi, assez proche ; sa présence ne se manifestait et ne se réalisait jamais complètement dans nos longs entretiens. »

Le professeur le rejette assez souvent ; il est froid face à son enthousiasme, blessant. Pour moi, c’était de l’indifférence à mon éternelle attente d’une lettre, d’une marque d’intérêt. Le disciple est alors plongé dans une grande peine et son équilibre est profondément perturbé.

« Ce chaud et froid, cette alternance d’affabilité cordiale et de rebuffades déplaisantes troublaient complètement mes sentiments, qui désiraient… Non, jamais je n’aurais pu formuler nettement ce qu’à vrai dire je désirais, ce à quoi j’aspirais, ce que je réclamais, ce à qui visaient mes efforts, quelle marque d’intérêt j’espérais obtenir par mon enthousiaste dévouement. »

« De telles vétilles suffisaient pour me bouleverser pendant des heures, pendant des jours et des jours. »

« […] une colère froide alternait en moi sauvagement avec un désespoir brûlant et désespéré. »

Lorsque par moments, le professeur disparaît sans crier gare…son absence, tout comme l’absence de motif, de justification, tourne à l’obsession.

« Cette disparition brusque m’affecta autant qu’une maladie : pendant ces deux jours je ne fis qu’errer çà et là, l’esprit absent, inquiet et distrait. »

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          Vous voyez ainsi se profiler le second thème majeur du livre, celui qui en occupe la seconde moitié : l’addiction à une personne qui nous fait souffrir. Avez-vous connu ce sentiment qui vous fait, des dizaines de fois par jour, désirer parler à cette personne qu’il faut laisser tranquille ? Et qui vous fait toujours céder alors que ce n’est pas dans votre intérêt…

« La raison n’avait aucun pouvoir sur ma passion ardente. »

Ce sentiment d’absence qui vous déchire et de présence incapable de vous combler…

« Et la même chose se renouvelait chaque jour : près de lui je brûlais de souffrance et loin de lui, mon cœur se glaçait, sans cesse, j’étais déçu par sa dissimulation sans qu’aucun signe ne vînt me rassurer. »

Ce trajet tous les jours jusqu’à son bâtiment, sa cage d’escalier, parfois sa porte, pour se rapprocher de cette personne que vous ne pouvez pas approcher mais dont l’absence vous consume…

« Chose curieuse, à peine eus-je touché le loquet de sa porte qu’il fut de nouveau présent en moi, mais aussitôt, avec lui, cette douleur brûlante, stupide et déchirante, ce désespoir furieux. »

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♣          Une dernière chose : le titre. Quel autre titre correspondrait mieux à une histoire d’une telle force ? (vous vous doutez bien que je ne vous ai pas tout raconté…). La confusion des sentiments… la confusion des sentiments des autres. Les parents, le professeur, son épouse. La confusion de ses propres sentiments : admiration, vénération, amitié, amour ? Qu’est-ce-que je recherche, à quoi est-ce-que j’aspire ? Et la question que je me pose depuis des années, qui est le professeur derrière le masque ?…

Voilà ce que m’a évoqué cette lecture magnifique. Ce sont quelques thèmes que j’ai décidé de développer, j’aurais pu me concentrer sur plusieurs autres aspects intéressants… c’est pourquoi je vous invite à lire ce très, très bon livre. Il est court, le style est à la fois très lisible et très frappant : Zweig utilise un vocabulaire varié et violent, ce qui donne beaucoup de vie à l’ouvrage. J’ai acheté un recueil de ses ouvrages, je vous avoue que j’ai franchement envie de continuer !!

Connaissez-vous cet auteur ? Pensez-vous qu’une pareille histoire pourrait-vous toucher ?

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9 réflexions sur “S.Zweig – La confusion des sentiments

    • Je ne sais pas si tu l’as découvert par toi-même ou en cours; j’aurais véritablement adoré l’analyser en classe… merci pour mon article, il m’a pris du temps mais je me suis régalée! 😉

  1. Très bel article.
    Je suis toujours à la recherche de nouveaux livres et je suis très inspirée par ton post.
    J’ai lu ses biographies de Marie Stuart et de Marie-Antoinette qui m’ont passionnée.
    Je vais rajouter celui-là à ma liste!

  2. Pingback: Liebster award… le début de la gloiiiire! | Almonds and Nuts

  3. En voyant le film, je m’étais demandé le rapport avec Zweig: je n’ai pas relu depuis longtemps nombre de ses livres que j’ai dévoré entre 17 et 25 ans. Aussi merci pour ce rappel à ce livre que j’avais adoré. « Le joueur d’échec » est également un roman très marquant. Une merveille.

    • Oui, moi aussi… La confusion des sentiments n’est pas vraiment une oeuvre fantasque et colorée!!
      Bon, bah du coup… je crois que je sais par quelle nouvelle je vais commencer mon recueil S.Zweig, alors 🙂
      Tenir un blog m’amène vraiment des mines de conseils, merci beaucoup!

Merci pour vos petits mots!

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